A comme dans « vache ».
J’ai un tout petit souci de rien du tout concernant la phase « Pourquoiiii? » de mon Petit Prince de la Connaissance Inutile : de un, à 3 mois il est déjà tellement curieux que pour ne rien manquer, il se force à ouvrir les yeux même en pleine phase de sommeil paradoxal (quand les yeux tournent super vite, là), ça lui donne l’air un tout petit peu possédé; de deux, à fortiori, parce que la maman du Petit Prince en question n’a jamais gradué de sa propre phase « Pourquoiiii? ».
Si ma mère avait répondu autre chose que « Parce que. » aussi… Mais elle, à l’époque, n’avait pas de pads ni de pods branchés en permanence sur Wikipédia. Maintenant, j’ai enfin les moyens d’étoffer un peu les mille « Parce que. » de mon enfance…
J’ai déjà demandé aux grands, entre autres, pourquoi les lettres ont la forme qu’elles ont; pourquoi, au lieu de faire un triangle avec deux pattes, on ne ferait pas une étoile pour les « A ». Moi, je voulais faire des étoiles. Sans le savoir, je faisais des vaches, tout ce temps là.
Oui. Des vaches.
Ce sont les Libanais qui ont décidé ça. Vous souvenez-vous d’Épidemaïs, le marchand Phénicien qui donne une poche de thé aux Gaulois dans Astérix chez les Bretons? C’est son ancêtre, Eplu Chet, qui, par un petit matin méditerranéen autour de 1000 ans avant que Jésus ne naquît, décide de faire l’inventaire des choses exotiques que sa flotte berce entre Byblos et Tripoli.
Il a du thé chinois, des pistaches perses, des baklavas babyloniens, de la potion magique gauloise, du calmar séché crétois, des clémentines berbères,… et il se dit « Y’a ben des Orisis de limites à tout dessiner! Surtout qu’aucun de mes clients n’écrit de la même manière. M’en va pas me taper les centaines d’idéogrammes en usage dans chaque port ou je jette l’ancre! Moi ça fait déjà, genre, 1000 ans que je dessine simplement les sons des mots de ma langue à moi, le phénicien, pis that’s it that’s all! (comme diraient les Bretons). Tout le monde a juste à faire pareil! » Ce que tout le monde fit.
Étonnamment, l’idée incandescente de l’écriture phonétique avait germé dans plein de têtes avant celles des Phéniciens, mais personne ne l’avait trouvée bonne. Les Chinois et les Égyptiens, par exemple, avaient déjà des symboles purement phonétiques, mais les érudits de l’époque considéraient avec grand mépris un système d’écriture tellement facile que n’importe quelle fille en congé de maternité pourrait s’en servir pour écrire des futilités pareilles. Les Phéniciens, eux, n’avaient pas autant de scrupules, tant que ça aidait à faire un bon deal. Leur « alphabet » est vite devenu très en vogue partout autour de la Méditerranée : le grec, le cyrillique, l’hébreu, et l’arabe modernes en descendent tous. Bientôt même ces sauvages d’Étrusques avaient leur version, adaptée aux sons de leur langue. Ça leur a été utile après pour documenter la fondation de Rome, leurs désirs de domination mondiale, et la recette des linguine al vongole.
La forme des lettres phéniciennes, c’est l’ancêtre d’Eplu Chet, Blēdinddʾencānn, qui, pour tuer le temps sur son navire entre Memphis et Tyr, il y a 4000 ans, a décidé tout ça. (On appelle le prototype de Blēdinddʾencānn alphabet protosinaïtique, puis plus tard protocananéen). Un homme pragmatique comme lui, il n’était pas pour réinventer la roue. En fait, comme il connaissait déjà pas mal d’hiéroglyphes égyptiens, il se dit tout simplement : « J’ai besoin de représenter le son ‘Aaaaa’. Qu’est-ce qui commence par A? Vache! Bien sûr! » Lui il appelle ça « ʾalp » une vache, et ses arrières petits-fils phéniciens appelleront ça « ʼāleph ». « Et puis, B comme dans, comme dans… maison! (bēth) »
C’est exactement comme si les blocs pour bébés, vous savez, ceux avec un A vert et un avion bleu sur le côté, un B rouge et un ballon jaune, comme si en fait il n’y avait que le dessin; ou plutôt, comme si le dessin et la lettre ne faisaient qu’un. C’est ça l’alphabet : c’est des blocs pour bébés phéniciens.
Évidemment, là vous voulez faire votre prénom en dessins, hein! Je le savais! Vous avez des quêtes tellement futiles.
Voiiiiiiilààà :
| alphabet romain »»» | étrusque »»» | phénicien »»» | protocananéen »»» | égyptien »»» | sens original |
|---|---|---|---|---|---|
| A | ![]() |
![]() |
![]() |
vache, taureau ʼāleph |
|
| B | ![]() |
![]() |
maison, cottage bēth |
||
| C | ![]() |
![]() |
chameau, ou bâton gīmel |
||
| D | ![]() |
![]() |
soit poisson ou porte dāleth |
||
| E | ![]() |
![]() |
![]() |
hourrah! (ou fenêtre) hē |
|
| F | un autre dérivé de wāw, comme V, donc crochet ou gourdin | ||||
| G | G est une variante du C latin, donc chameau ou bâton | ||||
| H | ![]() |
![]() |
mur, clôture ḥēth |
||
| I | ![]() |
![]() |
![]() |
bras et main yōdh |
|
| J | J est un dérivé du I latin, donc un bras avec une main | ||||
| K | ![]() |
![]() |
![]() |
main (paume) kaph |
|
| L | ![]() |
![]() |
![]() |
aiguillon: bâton qui pique pour mener le bétail lāmedh |
|
| M | ![]() |
![]() |
eau mēm |
||
| N | ![]() |
![]() |
serpent nun |
||
| O | ![]() |
![]() |
oeil ʼayin |
||
| P | ![]() |
![]() |
![]() |
soit bouche ou courbe pē |
|
| Q | ![]() |
![]() |
soit singe ou chas qōph |
||
| R | ![]() |
![]() |
tête rēš |
||
| S | ![]() |
![]() |
![]() |
dent ou soleil (l’Uraeus) šin |
|
| T | ![]() |
![]() |
marque, signature tāw |
||
| U | variante de V, donc crochet ou gourdin | ||||
| V | ![]() |
![]() |
![]() |
crochet ou gourdin wāw |
|
| W | W est littéralement un double V, donc 2 crochets ou 2 gourdins | ||||
| X | ![]() |
poisson ou pilier sāmekh |
|||
| Y | Y est un emprunt aux grecs (upsilon) qui vient du wāw phénicien, donc crochet ou gourdin | ||||
| Z | ![]() |
![]() |
arme ou menottes zayin |
Eau, vache, tête, bras et main, hourrah! Je suis tout à fait satisfaite.




























































